Un centre d’art et une fabrique des arts vivants dans un espace d’hospitalités

Menu

RAPPORT MORAL 2018

#Lieu de vie & vie du lieu
Johana Giacardi, Juin 2018  

Faut-il avoir le moral pour écrire un bilan moral ? Telle est la première question que je couche sur ce papier à l’heure où la proposition de rédiger le bilan moral de l’association Entr’acte sur l’année 2018 au 3 bis f m’est faite. « 3bisf » : j’ai commencé à l’écrire comme ceci en un seul mot dans mes premiers échanges de mails avec l’équipe. Avec le temps, j’ai pu constater également que certains de mes camarades l’orthographiaient tout à fait autrement : du f minuscule au F majuscule en passant par des espaces entre le 3 et le bis, entre le bis et le f, ou sans espace au contraire. J’ai également entendu plusieurs plaisanteries à ce sujet : le 3 bis steak, le 3 bis cottes, le 3 bis fesses... etc…

J’aime bien les surnoms et les petits noms que l’on donne aux gens, aux choses ou aux lieux, c’est souvent l’indication que l’on s’y sent proche et qu’ils nous sont familiers. Si j’ai fait autant de détours pour dire que le 3 bis f est un lieu singulier où s’invente une convivialité et un sens du partage extrêmement rare et précieux, et si je continue à faire autant de détours pour dire que le 3 bis f c’est une deuxième famille pour chacun, et si je retarde le moment de commencer ce bilan moral, bien que cela soit tout à fait immoral et songeant tout de même qu’une dose d’immoralité dans un rapport moral me semble nécessaire afin que le lecteur puisse distinguer par lui-même ce qui est moral de ce qui ne l’est pas... N’y tenant plus, je finis par l’admettre : Qu’est-ce que c’est qu’un bilan moral ?


Bien que la question ait poliment toqué à ma porte d’entrée, j’ai refusé de lui ouvrir par peur qu’en entrant dans ma vie elle prenne toute la place. J’ai dû lui expliquer longuement les raisons de mon refus pour finalement regagner mon lit vers 1 heure 30 du matin après un rapide passage aux toilettes. Mais ce soir-là la lune était pleine et j’avais chaud et je tournais dans mon lit, et je ne dormais pas et je repensais à cette petite Question digne d’intérêt qui suscitait malgré tout ma curiosité : « Qu’est-ce que c’est qu’un bilan moral ? » Tandis que je tournais dans mon lit, la petite Question était certainement allongée avec un air affable sur le paillasson devant ma porte d’entrée. « Bienvenue chez moi » : peut-on s’acheter un pareil paillasson arborant un message aussi accueillant et ne pas laisser entrer en sa demeure une simple Question ? Il est 4h30 du matin, je n’ai jamais vu une lune aussi pleine, je me lève, j’ouvre la porte de chez moi, je découvre sans étonnement la Question sur le paillasson : je l’invite à entrer. La Question me fait remarquer que je ferai bien de changer de paillasson. Je prends la Question très au sérieux : dès demain matin je partirai en quête de réponses à la Question qu’à présent je me pose (qu’est-ce qu’un bilan moral ?) mais en rentrant chez moi le soir, je m’imposerai de passer par la case Leroy Merlin afin de me procurer un nouveau paillasson. 


J’entre aujourd’hui dans le bureau de Sylvie Gerbault, bien décidée à obtenir des réponses, je passe par le bureau communiquant où travaille à l’unisson sur les claviers de leurs ordinateurs Diane Pigeau, Catherine Jouve, Brigitte Veuillot quelque fois Jocelyne Rodriguez et Romain Cuvilliez, Oriane Zugmeyer, Juliette Calero et quelques personnes en service civique ou en stage…Il est 9h, Brigitte et Oriane ont servi le café. Je dis à Sylvie en regardant tantôt mes pieds, tantôt la photographie de sa fille qui trône derrière son bureau : « Bonjour Sylvie, je suis ok pour écrire le bilan moral de l’année 2018… à condition que tu m’expliques ce que c’est. »


Sylvie me dit depuis sa chaise et derrière son bureau, elle est donc depuis mon point de vue au premier plan par rapport à la photo de sa fille qui est à présent au second : « Attention, un bilan moral ce n’est pas un bilan d’activité… » Je dis à Sylvie depuis ma chaise et devant son bureau, je suis donc au deuxième plan par rapport au bureau de Sylvie qui est au premier plan, mais il faut tout de même considérer que si tout à coup Oriane faisait irruption dans le bureau de Sylvie avec un document de communication à valider impérativement avant ce soir 18h, elle serait pour Sylvie comme pour moi, au centre de notre attention et donc au premier plan : « Mais alors Sylvie… Qu’est-ce qu’un bilan d’activité ? » Sylvie me dit depuis sa chaise tournée face à la fenêtre donnant sur le jardin, toujours derrière son bureau, toujours au premier plan par rapport la photo de sa fille qui est au second : « Johana, un bilan d’activité comme son nom l’indique c’est faire bilan des activités, soit retracer les activités qui ont lieu au 3 bis f sur l’année 2018. Tandis que le point de vue du bilan moral doit être plus analytique et plus personnel. » 


Je dis à Sylvie depuis ma chaise tournée vers la porte du bureau : « Tu veux dire qu’un bilan d’activités concrètement ce serait dire : Quelle joie en cette année 2018 d’avoir reçu dans les ateliers de la villa Guiraud plasticiens et plasticiennes étonnants et détonantes tels que : Estefanía Peñafiel Loaiza, Sarah Forest, Linda Sanchez, Aurélien Lemonnier, Florian Schönerstedt, Hugo Deverchère, Elsa Di Venosa, Eleonor Klène, l’inoubliable Matthieu Pilaud dont sa création aérienne nous a laissés souvent rêveurs dans le hall d’exposition du 3 bis f, Cathryn Boch et le chant de révolte italien, Bella Ciao, souvenir d’un atelier où chaque participant s’est senti libre de danser, siffler dans une flûte, jouer de la guitare, porter la voix. Et pour finir la soleilleuse Loreto Martinez Troncoso dont la nuit sans sommeil du 12 mai 2018 (El eco de tu voz) continue de résonner dans le jardin du 3 bis f notamment grâce à la participation du collectif ConstructLab et à leur conception de petits bancs en bois sur lesquels j’ai pu observer cette année : patients, habitués du lieu, passants, membres de l’équipe, artistes, public etc…Tandis qu’au loin Catherine n’en pouvant plus de comptabiliser s’octroie après la pause déjeuner le plaisir de jardiner… (je divague…est-ce immoral de divaguer ? ) 


Et tous ces artistes qui ont habité la salle de spectacle et qui ont eu je suppose dans les loges un trac impossible avant que le public ne rentre : Les Muerto Coco et leur Töy Party, Ici-Même [Grenoble], le bâton de majorette de Marta Izquierdo Muñoz, les corps parlants de Mathilde Monfreux, Romain Bertet, Claire Ruffin, Carole Errante, les 3 points de suspension ou la venue exceptionnelle de Gilles Deleuze sur le plateau du 3 bis f, la fabrication d’Épouse-moi par la compagnie de Christelle Harbonn, enfin la compagnie Attention Fragile de Gilles Cailleau et la proposition insolite de transformer le jardin du 3 bis f en un théâtre forain : lampions, roulottes et caravane au rendez-vous…enfin, sortir du Tour complet du cœur tard le soir et avoir l’impression que la vie a changé. Que dire encore de ces artistes qui ont eu la chance de s’immerger dans leur travail en occupant les chambres de la villa Guiraud, la bleue, la rouge, la verte que l’on surnomme aussi celle des nains, et la cuisine dans laquelle les artistes se rencontrent entre eux autour de leur travail respectif et découvrent au-delà des conversations multiples sur l’art, la vie, le théâtre, l’amour, de nouvelles façons de cuisiner et de vivre ensemble. »


En me retournant vers Sylvie, car cher lecteur il faut que tu saches que cette longue tirade dans laquelle j’ai tenté de retracer succinctement les activités du 3 bis f en 2018, je l’ai clamé – en toute simplicité – debout dans le bureau de Sylvie face à la fenêtre… (On ne soupçonne pas toujours l’impact que peuvent avoir sur un être de simples souvenirs. Je vous ferai remarquer que Proust ne s’est quand même pas emmerdé à inventer cette histoire de madeleine simplement pour justifier son goût prononcé pour les pâtisseries). En me retournant disais-je, vers Sylvie, pour lui demander son avis, quelle ne fut pas ma surprise quand je découvris qu’elle s’était évaporée. Pour ta gouverne cher lecteur, sache que je ne lui en ai absolument pas tenu rigueur, la sachant certainement très occupée avec Brigitte. Car une chose est sûre : depuis le départ à la retraite de Jean-Luc, Sylvie et Brigitte ont connu des mercredi après-midi (entre autres) très agités.


Je quitte le bureau de Sylvie, je passe par l’open space, j’échange un sourire avec Diane pourtant très concentrée sur l’écran de son mac book air, dans le couloir je rêve de croiser Marc, on reparlerait ensemble de son ambition de devenir le chargé de presse de la compagnie des Estivants, j’entends au loin Anette qui m’interpelle « Docteur Lambert, docteur Lambert… » Il va falloir que je passe à la caravane récupérer mes affaires mais avant ça je croiserai certainement Catherine entre deux portes, nous parlerons brièvement du projet que j’ai de la faire monter sur scène pour le 14 juillet, j’observerai Romain et Jocelyne occupés à la fabrication d’un gradin pour l’exposition à venir, j’entendrai de temps en temps Jocelyne crier « la porte ! », le Monsieur dont le rire est extrêmement communicatif et qui ressemble à Raymond Devos m’interpelle au loin : 


« Tous les hommes sont menteurs, inconstants, aux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais s’il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux… Alors jeune fille, c’est de qui ? » 


« C’est de Musset Monsieur, mais vous en oubliez les derniers vers : On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » 


A chaque fois qu’une compagnie arrive en résidence une rencontre inter-équipes a lieu autour d’un repas. Décembre 2018 on mélange les saveurs et les équipes : le 3 bis f, Demesten Titip et les Estivants. Nous sommes très nombreux, on se croirait à un dîner de famille à Noël. Pour ma part je ne mange pas beaucoup ce jour-là car je m’apprête à rencontrer le directeur du théâtre du Bois de l’Aune. Si je le rencontre, au fond je le sais, c’est grâce à Sylvie qui ne fait pas les choses à moitié et dont la généreuse et heureuse proposition de nous accueillir un an dans sa maison s’est inscrite indéfectiblement dans ma mémoire comme la confirmation lorsqu’il m’arrivera d’en douter à nouveau, que la vie est belle. Et à présent puisque de toute évidence ma pensée avance en ricochet, en zigzag : c’est le mois de novembre, nous partageons une raclette inter-équipes dans le studio de Guiraud. 


Dans le bruit des conversations, Sylvie m’annoncé son départ à la retraite pour décembre 2019…C’est difficile à dire, je suis très émue, j’ai de la peine, je crois que j’ai envie de pleurer et la bière ne doit pas aider. Je mesure plus que jamais la chance que nous avons eu d’être accueillis ici au 3 bis f, l’opportunité folle d’avoir pu mûrir mon geste artistique dans un lieu où dès que j’eus poussé la porte d’entrée, je reconnus une odeur familière et aimable exactement comme si je venais de passer la porte de chez moi. A chaque fois que l’on entreprend d’écrire on se confronte à la difficulté d’aller au bout de ce que l’on voudrait dire. On a toujours le sentiment amer qu’il restera des zones d’ombres, et que si nous avions mieux travaillé à l’agencement de ces zones notre parole serait plus percutante et plus juste. Au fond lorsque l’on écrit on n’a de cesse de se cogner à l’indicibilité des choses. Peut-être n’aurais-je finalement rien communiqué de ce que je voulais vous dire. 


A présent je voudrais déposer ici quelques souvenirs inutiles et improductifs. J’espère que tu ne m’en tiendras pas rigueur cher bilan moral. Au fond, que pourrais-je exprimer de plus important que les petits événements de tous les jours qui font du 3 bis f ce lieu unique où s’est inventée sans relâche depuis son ouverture, une autre façon d’habiter le monde, une façon que j’aime et que nous sommes très nombreux à aimer. Les goûters échangés en janvier 2018, la générosité et le talent fou de Brigitte mon accessoiriste, la Margarita de Marc, le sourire de Jean-Pierre, le rire de Matthieu Pilaud, les flyers d’Oriane et mon insatisfaction permanente, l’odeur du parfum de Jean-Luc et le regret de ne pas avoir vécu cette deuxième partie de l’année 2018 ensemble, la fidélité du groupe d’Argos à nos ateliers Estivants du mercredi après-midi, et l’amitié qui s’en suit, les Nobels sous les parapluies et toute l’équipe déguisée pour l’occasion participant collectivement à la fabrication d’un 18ème siècle fantasmé, Diane dans sa robe de princesse, Oriane et son manteau des plus nobles acheté pour 5 euros sur le marché d’Aix-en-Provence spécialement pour l’événement, les plaisanteries sur les employés de bureau, les correspondances de carte postale, enfin le sourire complice de Sylvie avant de rentrer sur scène pour notre Conférence sur l’idiotie en septembre 2018, cette phrase de Walser attrapée sur cette même création : « On meurt si vite. Juste devenir idiot. Il y a quelque chose de merveilleux à devenir idiot. Mais il ne faut pas le vouloir, cela vient tout seul. » Je viens de rentrer chez moi, je dépose mon nouveau paillasson devant ma porte. Chez Leroy Merlin il y avait un large panel de choix : Bienvenue chez moi, welcome, bienvenue chez nous, home, bienvenue chez vous, marche moi dessus tant que tu y es ! J’ai opté pour un paillasson neutre, sans message apparent. Ce soir en poussant la porte d’entrée de chez moi, je ne sais toujours pas si j’ai répondu à la question que je me posais : « Qu’est-ce qu’un bilan moral ? » Mais en me remémorant tous ces souvenirs je suis sûre d’une chose : J’ai le moral. Conclusion : cette année 2018 au 3 bis f est forcément morale, non ?


Johana Giacardi
27 mai 2019

Partager