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ARTISTES EN RÉSIDENCES

DONATIEN AUBERT

Résidence de création | août > novembre 2022  

Donatien Aubert est artiste, chercheur et auteur. Il est diplômé de l’École nationale supérieure d’Arts de Paris-Cergy et de la Faculté des Lettres de Sorbonne Université (doctorat en littérature comparée). Il a été chercheur pendant trois ans au sein de l’EnsadLab (le Laboratoire de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs). Sa pratique artistique (vidéo, volume, installation…) est étroitement liée aux collaborations qu’il mène avec de nombreux chercheurs (patrimoniaux, scientifiques, médicaux, …). Il a exposé au sein de plusieurs biennales aussi bien artistiques que numériques et son travail a été présenté à l’international (Taipei, Kyoto, Moscou, Lausanne). En 2020, il est lauréat de la commande photographique du Centre National des Arts Plastiques « Image 3.0 ».

CONVERSATION

9 juin 2022


F comme ? 

Facticité.

Notre époque est marquée par l’emprise qu’exercent sur nos pensées, parfois les plus intimes, les contenus diffusés et mis en circulation par les grandes plateformes de l’industrie numérique. Ces efforts conduits pour enrégimenter nos vies ont contribué à brouiller les distinctions traditionnelles qui existaient jusqu’ici entre vie publique et privée, ou encore entre temps de travail et temps de repos. Comme ces entreprises ont organisé leur cœur d’activité autour de la captation de notre attention et de la création de profils personnalisés, elles prennent pour cibles les rares moments où nous sommes encore disponibles et inattentifs. Elles cherchent notamment à capitaliser et monétiser nos comportements en ligne la nuit, une temporalité jusqu’ici perçue comme improductive. Les alertes transmises par nos applications pour nous pousser à consulter les derniers flux d’information nous plonge dans un univers partiellement factice. Il nourrit en nous une peur irrationnelle et irraisonnée : celle de connaître une forme de déclassement symbolique si nous faisions le choix de rester déconnectés. C’est notamment ce que les anglophones appellent le « Fear of missing out ».


 Quelle est la genèse du projet ?

 Mon travail s’articule autour des transformations anthropologiques qu’impliquent les ruptures de paradigme scientifiques et technologiques. Les technologies numériques ont transformé la production, l’accès et la mise en circulation des connaissances, des opinions et des expériences esthétiques : j’analyse depuis plusieurs années cette transition épistémologique, politique et sensible.

 

Je me suis notamment intéressé depuis plusieurs années à la postérité de la cybernétique, un mouvement technoscientifique des années 1940 et 1950 à l’origine de développements structurants dans les domaines de l’informatique, de la robotique et de ce qui allait devenir l’intelligence artificielle.

 

À titre d’exemple, en 2019, pour la Biennale des arts numériques Némo, à Paris, je m’étais penché sur la manière dont la cybernétique avait influencé la prospective militaire américaine (avec Cybernetics: From 1942 Onwards. Mapping the Constitution of a New Empire, une installation plastique et vidéo). La cybernétique a été créée pendant la Seconde Guerre mondiale pour répondre à des enjeux tactiques et stratégiques. Comme les cultures numériques contemporaines découlent en grande partie des notions qu’avaient posées originellement les cybernéticiens, il n’est pas étonnant de voir qu’il subsiste aujourd’hui en elles des colorations bellicistes ou militaristes. Le projet que j’avais proposé pour Némo en 2019 interrogeait cette histoire tumultueuse et essayait de vérifier s’il existait des voies permettant d’émanciper les cultures numériques des représentations qu’avaient proposées les cybernéticiens.

 

En 2020, j’ai participé à Chroniques, la Biennale des imaginaires numériques, avec une installation intitulée Les jardins cybernétiques. Je m’étais cette fois-ci intéressé aux rapports entre l’écologie scientifique et la cybernétique, que cette dernière a largement refondu : la représentation de la Terre comme un ensemble thermodynamique a été popularisé par la cybernétique ; la partition conceptuelle de la biosphère en écosystèmes a également été démocratisée à partir de notions issues de la cybernétique ; enfin les premières simulations climatiques ont été réalisées à partir des mêmes ordinateurs qu’avaient conçus et utilisés les cybernéticiens au sein du projet Manhattan, le programme nucléaire américain. Des sculptures et plusieurs vidéos renvoyaient à ces développements.

 

Le projet qui sera montré au 3 bis f à partir de novembre 2022 est pensé à nouveau en partenariat avec la Biennale Chroniques (mais aussi Némo, qui participe également à sa production). Dans le cadre de ce projet, intitulé Veille infinie, se déployant sous la forme de plusieurs modules plastiques et vidéos, c’est plutôt l’histoire des médias qui m’a intéressé. Les représentations de la psyché humaine ont évolué de pair avec les médias de masse : l’observation de leurs effets sur nos idées et nos comportements ont bousculé certaines certitudes concernant la cognition humaine. L’avènement de la radio et de la télévision a montré aux publicitaires et aux propagandistes qu’il était facilement possible de synchroniser les consciences (le web prolonge cette potentialité technique, mais à la différence des médias de masse traditionnels, il s’agit d’un registre au sein duquel toutes nos activités sont tracées, j’aurai l’occasion d’y revenir).

 

Ces mêmes médias ont évolué en symétrie avec la publicité et la mercatique. Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud, a travaillé durant la Première Guerre mondiale comme cadre dans l’armée américaine afin d’organiser la future Société des Nations, la structure qui a précédé l’ONU, dans le but d’assoir les États-Unis comme une force déterminante à l’issue du conflit. Il y joua un rôle de propagandiste. Devenu inutile à l’armée après la guerre, il adapta ses compétences au milieu entrepreneurial. Comprenant qu’il ne pourrait pas vendre à des industriels son expertise de propagandiste, il inventa la notion de « relations publiques » et s’en fit le premier promoteur. Bernays est à l’origine de nombreuses stratégies commerciales du début du XXe siècle comme l’obsolescence programmée, le placement de produits, le publi-reportage (une forme de publicité déguisée, où une célébrité s’exprime au sujet d’une marque au détour d’une conversation, par exemple) ou encore l’usage publicitaire d'images sexualisées. Bernays essayait d’appliquer les principes de la métapsychologie freudienne à des fins mercantiles. Les écrits de son oncle Freud l’intéressèrent sur le plan anthropologique mais il en tira des conclusions délibérément réductrices et instrumentales. Freud fut révolté par l’usage manipulatoire que son neveu faisait des concepts qu’il avait introduits.

 

Alors qu’au cours de la première moitié du XXe siècle, la radio, la télévision et les produits de consommation dont la publicité vantait les mérites étaient perçus comme vecteurs de cohésion sociale, on ne prêta plus à partir des années 1960 et 1970 les mêmes vertus à ces fétiches des sociétés industrielles. Les trente glorieuses devaient signer l’apparition d’une nouvelle forme de culture reposant sur la distinction individualiste plutôt que sur le conformisme : les mécanismes économiques de l’offre et de la demande allaient s’inverser. Pour comprendre une génération ayant grandi exposée à des cultures alternatives (promulguées par les radios pirates, la privatisation du marché hertzien et la lecture d’une littérature critique et contestataire), les industriels et les publicitaires mobilisèrent de nouvelles techniques de marketing, reposant sur le profilage. L’université de Stanford développa par exemple au cours des années 1980 la méthode psychographique VALS (Values, Attitudes and LifeStyles), permettant de connaître les motivations profondes des individus et de les catégoriser ensuite schématiquement. La décennie suivante est marquée par l’émergence de la « captologie », permettant d’adapter les prérogatives de ces techniques au fonctionnement du web, et d’y canaliser notre attention (à des fins utilitaires ou marchandes). Les entreprises qui dominèrent l’économie en ligne, firent reposer leur modèle de capitalisation sur la création de profils personnalisés pour les internautes traversant leur plateforme. Eric Schmidt, le CEO de Google (cofondé par Sergueï Brin et Larry Page), avait ainsi pu affirmer à la fin des années 1990 que l’économie du XXIe siècle appartiendrait aux entreprises capables de contrôler le plus grand nombre de globes oculaires.

 

Veille infinie traite de cette histoire et montre comment certains développements des médias de masse sont intriqués avec ceux de la psychologie et de la publicité. Le projet s’ouvre aussi sur l’avenir inquiétant que les GAFAM dessinent pour les relations interpersonnelles et de façon plus générale, la politique et l’économie.

 

Le projet reprend certains des dispositifs chéris dans la prospective contemporaine (affichages holographiques, réalité virtuelle…) pour proposer une vision critique des développements actuels de nos sociétés technologiques.

 

 

Pourquoi le 3 bis f pour ce projet ?

 J’avais déjà participé à la Biennale Chroniques en 2020. En 2021, j’ai candidaté à la plateforme de production pour l’édition 2022-2023 de la Biennale dont la thématique est la nuit. Veille infinie montre comment cette temporalité autrefois intime est grignotée par des logiques utilitaires et marchandes organisées par les grands acteurs de l’industrie numérique. Comme ils tirent parti de certaines boucles addictives pour nous rendre dépendants à leurs produits (on peut penser au geste du swipe inspiré des bandits manchots des casinos…), il m’a semblé très pertinent de présenter ce projet au 3 bis f quand on me l’a proposé. La perspective de mener un travail avec le Centre Hospitalier, avec le service Addictologie m’a d’emblée paru très intéressante. Certaines notions issues de la psychanalyse peuvent être détournées, comme on l’a vu avec Edward Bernays... Aujourd’hui ce sont celles de la psychologie cognitive qui le sont par les entreprises technologiques. Discuter de ces thématiques avec les équipes médicales et les patients devrait s’avérer passionnant !


 

Comment travailles-tu ?

J’ai autant un profil d’artiste que de chercheur : j’ai toujours fondé mes travaux plastiques sur l’assimilation de textes théoriques en amont de la production des pièces. J’ai une intuition préalable concernant la forme que prendront les œuvres mais celles-ci ne se cristallisent qu’au prisme des lectures que je m’impose pour structurer chaque projet, au cas par cas. Je partage mon temps entre un travail de bureau, consacré à la création des éléments numériques (pour de l’image fixe ou animée, mais aussi du volume par impression 3D), que j’associe à un important travail d’atelier pour l’assemblage des pièces. L’appareil critique moderne a confié aux artistes le rôle d’anticipateurs des changements sociétaux : il est important à mes yeux que les artistes s’emparent des nouvelles technologies et des nouveaux savoirs scientifiques s’ils souhaitent être pleinement capables de mettre en relief les transformations de leur époque.


 

Comment cohabites-tu avec ta folie ?

J’ai tendance à m’investir dans de nombreux projets qui sont lourds à mettre en place. C’est une des raisons pour lesquelles on dit souvent que je suis hyperactif. Je suis aussi légèrement hypermnésique (j’ai une mémoire aiguisée ; ma thèse de doctorat portait d’ailleurs sur les arts de la mémoire, des techniques anciennes de spatialisation des connaissances, aujourd’hui réactualisées dans le domaine des interactions être humain-machine). Le travail plastique me permet de donner une forme concrète à tous ces engrammes cérébraux : de les cristalliser sous une forme ordonnée, me permettant de passer à d’autres préoccupations.

 


 Ton refuge ? 

 Il y en a plusieurs. Je me sens particulièrement bien dans les espaces très urbanisés et densément peuplés. Je peux aussi me réfugier dans un livre, dans un film, dans un musée : errer dans les salles du musée du Louvre est un plaisir perpétuellement renouvelé. Traverser des époques que parfois tout oppose, en quelques minutes seulement, se rappeler de façon syncopée l’avalanche des transformations qui ont été nécessaires pour faire advenir toutes ces nouvelles perspectives sur le monde, emplit d’un sentiment écrasant d’humilité (que je trouve rassurant quand on doit chacun considérer sa propre finitude). Redéployer mentalement ces récits tragiques d’enfermement et d’émancipation me passionne.

Veille Infinie
11 novembre > 21 janvier
Arts visuels
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