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ARTISTES EN RÉSIDENCES

JORDI GALÍ

Résidence de création | juillet 2024  
Pedro Sardinha

Né à Barcelone, Jordi Galí s’est formé en danse contemporaine. Il a été interprète auprès des chorégraphes Wim Vandekeybus, Anne Teresa De Keersmaeker et Maguy Marin, entre autres. En parallèle, il développe un travail de création personnel qui l’amène en 2007 à créer la Compagnie Arrangement Provisoire, dont il partage le projet avec Vania Vaneau depuis 2012. De 2016 à 2020, il est artiste associé avec Vania Vaneau au Pacifique CDCN de Grenoble puis artiste associé à ICI – CCN de Montpellier de 2020 à 2022. Son travail articule les relations entre corps et matière, entre le geste et l'objet et se déploie principalement dans l’espace public. Constructions monumentales et éphémères, ses pièces ouvrent une temporalité singulière dans l’environnement, qu’il soit urbain ou paysager.

CONVERSATION
septembre 2023



F comme ? 
Le projet s’appelle FAIRES. Déjà il y à le F de « faire »
C’est un « faire » au pluriel, c’est une addition de « faires ».

Je suis danseur, chorégraphe, interprète, ayant travaillé avec de grandes compagnies, je me suis formé à la danse contemporaine dans un conservatoire à Barcelone. Depuis plus d’une quinzaine d’années je m’intéresse au rapport entre le geste et la matière, à cet endroit de friction qui pour moi a été comme un salut pour trouver un espace personnel de création. C’est un territoire d’où je peux faire émerger mes projets, les mettre en place et les partager.

Petit à petit la fascination pour le geste artisanal s’est ancrée dans mes créations. Avec une équipe d’interprètes, pour la plupart issus de la danse, avec lequel nous venons questionner le geste du travail, l’emprunter pour donner à voir une écriture gestuelle très précise avec une attention à la présence, à la coordination et au rythme, souvent dans le silence.

Ces pièces ont pris de plus en plus d’ampleur et récemment je me suis dit qu’il fallait retrouver une respiration. C’est très intéressant après 15 ans, de requestionner quel est le lien aujourd’hui entre tout ce que je raconte du travail et ce que j’en fais concrètement.

Si on essaye de boucler la question F, se serait comme FAIRES. Après il y a le F de « folie », mais pour moi la folie a une dimension beaucoup plus intime…



Quelle est la genèse du projet ?
Ce constat, cette question : « Comment faire de la place pour retrouver le sens de ma démarche ? Comment prendre le temps d’actualiser et requestionner les modes de fonctionnement que j’ai pu mettre en place cette dernière décennie ? ». Forcément il faut faire un pas en arrière et revenir à un processus de recherche dont l’aboutissement n’est pas immédiat. 

L’envie de créer d’autres façons de faire dans les modes de production, de diffusion, qui appartiennent maintenant au spectacle vivant. Ce sont des questionnements largement partagés depuis quelques années déjà, et notamment avec la COVID, qui s’est révélée très violente. 
Dans le spectacle vivant il y a trop de productions, il n’y a pas assez de diffusion. Ça produit des fonctionnements qui sont un peu pervertis. On crée des choses qui disparaissent très vite, on rentre dans un vertige. On crée finalement un système qui est très libéral, dans lequel il y a un marché de l’offre énorme et ceux qui résistent sont ceux qui sont acharnés. C’est insoutenable. Il faut créer plus de proximité, des modes plus lents, qualitatifs.
Dans ce questionnement général, j’ai besoin de retirer les casquettes et de retrouver un peu de paix pour aller à nouveau à la source, pour moi c’est fondamental.


Et ce lien là, le rapport entre le geste et la matière, je voudrais l’observer chez d’autres. J’ai toujours aimé faire ça en tant qu’enfant, regarder les gens qui travaillent. Quand le plombier venait à la maison je me mettais dans un coin je le regardais, je regardais mon père bricoler. Je me fascine rapidement quand je vois quelqu’un qui travaille.

Dans le dispositif Tridanse, je me suis dit que ça pouvait être très intéressant de prendre du temps pour solliciter des artisans, aller les voir, les observer dans leur lieu de travail, leur poser des questions et chercher quel peut être le lien qu’entretient un artisan avec son matériau, avec son organisation de l’espace, sa gestion du temps. Et comparez cela au lien qu’un danseur peut entretenir avec ses propres outils de travail. 

Je me suis dit que peut-être, en les regardant, j’allais retrouver des élans ou des confirmations de ce que je fais ou de ce que je ne fais pas. Ça c’était la première intuition.



Pourquoi le 3 bis f pour ce projet ?

Parce que vous faites partie du dispositif Tridanse. Trois structures pas forcément dédiées à la danse mais qui se réunissent autour de ce dispositif de recherche pour le champ chorégraphique : je me suis dit c’est le dispositif qu’il me faut. 

Ce que j’ai proposé pour ce dispositif c’est à chaque fois retrouver un artisan proche du lieu, prendre un temps d’observation, prendre aussi un temps pour moi pour mener des expériences en lien avec les sessions que nous allons faire ensemble au 3 bis f. Pour chaque lieu j’aimerais inventer une façon différente de mettre en relation mes recherches avec les personnes qui les fréquentent.

Je ne veux pas fabriquer un spectacle, je veux prendre le temps dans chaque « épisode » d’explorer certaines questions. 

A Apt [Vélo Théatre] par exemple je vais rencontrer un compagnon maçon qui travaille avec des techniques traditionnelles de pierre sèche, de dallage etc. Au 3 bis f, j’ai un peu cherché et j’ai trouvé un ébéniste qui fait de la restauration. C’est Jean-Marc Bouckland, il a un petit atelier en centre-ville. Sa fille danse, donc il a une certaine connaissance de ce qu'est la danse contemporaine. Dans nos premières discussions, je lui ai demandé ce qui l’intéressait dans son métier. Il m’a expliqué que ce qui le fascine ce n’est pas tant le fait de rénover un objet, mais de permettre aux objets de poursuivre leur chemin, en respectant les traces de l’histoire qu’ils ont vécu.

Je trouve très belle cette idée que la matière a une mémoire des gestes qu'elle a reçu. Il y a une piste autour de cette question que je vais essayer de creuser. La démarche est pour l’instant hétérogène, elle n'est pas figé pour l’instant, c’est avant tout un dialogue, comme un pas de deux que nous devons inventer.



Comment travailles-tu ?

Je travaille, au contraire de tout ce que je raconte là, souvent d'une façon très programmatique. Il me faut souvent trois ans ou quatre ans pour faire une pièce : je fais des recherches, je dessine, je prototype, j'ai fait des tentatives et petit à petit, j'avance.

Comme on fabrique des projets qui vont ensuite impliquer des équipes, c'est presque de la gestion de projet à un moment donné. De la planification. Il y a évidemment un temps de recherche, mais il y a une partie de planification et de recherche de financement qui est très importante.

Et précisément là, j'aimerais modifier cette façon de travailler et me dire que ce dispositif me donne la possibilité de créer des choses qui sont peut-être moins monumentales, moins ambitieuses en termes de volume, mais qui se fabriquent d'une façon plus sensible avec son contexte et que chaque contexte a une charge, chaque contexte a ses besoins, chaque contexte a ses conditions qu'on peut écouter, qu'on peut intégrer dans la façon de travailler. J’ai l'impression que ce dispositif pour moi, est la possibilité d'un changement de chapitre.




Comment cohabites-tu avec ta folie ? 

C'est une folie par emprunt. J'ai un frère jumeau, faux jumeau. On a toujours été très différents. À partir de l'adolescence, mon frère a fait quelques crises. On nous a expliqué que c'était une dépression. Il ne voulait pas en parler. Après une période de disparition, on l'a retrouvé dans un état épouvantable. Et il a été diagnostiqué schizophrène, avec quelques années de dérive sans traitement. Il est stabilisé maintenant, ça fait plus de 20 ans qu'il cohabite avec la maladie.  

Donc il va bien. Mais voilà, depuis 25 ans, la folie, si on peut le dire comme ça, c'est quelque chose qui a été très présent, comme quelque chose d'intime, qui, pour moi, n'a rien de romantique. On parle de la folie de l'artiste, etc. Je vois au contraire tout ce que ça empêche pour la personne en termes d’épanouissement.

Dans le cas de mon frère, Il y a un espace de souffrance qui est très important bien qu’accompagné. Il a trouvé un très bon thérapeute, il y a du répit. Mais je sens qu'il se bat au quotidien avec ses voix. Je le vois lutter avec ses démons. La folie, je la vois à cet endroit-là. Tout ce qui est beau dans sa personne, ça lui appartient, comme tout ce qu'il peut avoir de brillant, d'intelligent, de drôle, de créatif… mais ce n'est pas la folie qui est créative. C'est lui qui est créatif, qui est sensible.

Pour faire le lien avec ma pratique, je dirais qu’en tant que professionnel je travaille avec les limites. On est des professionnels des limites et en même temps, on essaie de les exploser.

Il y a un apprentissage, quand on travaille avec des gens et que l’on cherche à partager cette question de la création. On est tous créatifs, on est tous sensibles, mais comment le malaxer de façon durable ? J'ai l'impression que l’endroit qu'on va chercher est celui-là. C'est l'endroit où on ose. On ose ne pas tenir compte des jugements ou de la possibilité de l'erreur. Accepter l'erreur. Ça tu n’as pas besoin d'être fou pour être doté d’un élan sensible.



Vers où regardes-tu ?
J'hésite entre dire que j'ai envie de regarder vers l'autre ou vers le monde, ou les deux à la fois. Et que le vrai spectacle, c'est ce qui se passe autour de nous tout le temps. Comment la vie se déploie, comment le monde tourne, comment le soleil se lève. Et que nous, ce qu'on fabrique, ça a besoin de se ressourcer dans ce qui est brassé dans l'existence du monde. Il faut regarder ailleurs. Il faut regarder un peu vers le loin.

FAIRES
étape de création | dans le cadre de la fête artistique et citoyenne du 14 juillet 2024
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