
Delphine Gatinois a vécu au Mali. En janvier 2022, le pays est frappé par un embargo qui vient sanctionner le maintien de la junte au pouvoir. Seuls les produits de première nécessité sont autorisés à circuler. Aux yeux de l’artiste, le grand marché de Bamako apparaît plus que jamais comme un radeau compact et immobilisé. De cette complexité politique surgiront images, sculptures, dessins et recherches vidéo. C’est le point de départ de Kèmè-kèmè, projet au long cours qui se poursuivra au 3 bis f. Elle invitera Salif Coulibaly, danseur, chorégraphe et marionnettiste malien, à la rejoindre pour travailler la dimension chorégraphique de ce projet.
"Depuis sa pratique photographique, Delphine Gatinois met en scène des objets symboliques dans une relation symbiotique avec les humains.. Devenus sujets, ces objets en transit peuvent se mettre en mouvement: ils deviennent images, lesquelles, à leur tour, deviennent volumes, qui, eux-mêmes, deviennent objets. Ces décalages successifs modifient nos représentations. Cette grammaire plastique, représentative de sa pratique, n’est pas figée. Dans chaque projet, elle met en circulation des gestes, des costumes et des accessoires confiés à des performeurs familiers des objets d’origine ou qu’elle active elle-même."
Bénédicte Chevallier
Entretien - Février 2025
F comme ?
F comme filament, comme fouillis, comme une ferme et une forêt. Les filaments qui créent un chemin dans le fouillis, un chemin extensible à l'infini qui finira par me renvoyer à la ferme et à la forêt, des environnements d'où je viens et où je vais. F comme fixe aussi. Il va être question de photographie, de focale fixe. Utiliser une focale fixe c'est tout sauf défini, ça demande de trouver soi-même la bonne distance avec ce dont on veut parler. Et c'est, d'une certaine manière, l'intérêt d'être en résidence ici. Trouver une distance juste, un espace de travail juste, où l'on peut être rejoint et où l'on peut rejoindre dans l'objectif d'un dialogue, la possibilité de composer ensemble.
Quelle est la genèse du projet ?
Le projet initial que je veux réaliser, finaliser, au 3 bis f, c'est Kèmè-Kèmè qui traite de la situation géopolitique malienne, des liens entre le Mali et la France. Leur évolution. L'idée était de partir de l'image du marché, l’étudier et la travailler pour observer son maintien, la façon dont cet espace se structure et existe, parler des gens qui y évoluent. J’envisage ma période de résidence en deux temps distincts, un premier dédié à Kèmè-Kèmè, durant lequel je serai rejointe par Salif Coulibaly, un danseur et chorégraphe malien avec lequel je travaille depuis longtemps. Un deuxième temps sera consacré à la recherche, à la découverte du cadre et à ce que ce moment de vie me conduira à faire.
Pourquoi le 3 bis f pour ce projet ?
J’avais été invitée par Bénédicte Chevallier, du réseau Mécènes du Sud, dans le cadre de l’Art-o-rama en 2023 pour présenter ce projet, dans la continuité de « La marchandise du vide ». C’est à cette occasion que Jasmine Lebert et Diane Pigeau, l’ancienne directrice artistique des arts visuels au 3 bis f, l’ont découvert. Et comprenant ma volonté de poursuivre ce projet dans une dimension chorégraphique, elles m’ont proposé une résidence. Ça s’est présenté à moi à un moment où j’en avais besoin.
Comment travailles-tu ?
Je travaille à partir du hasard, des incidents, des rencontres. C’est très dépendant du contexte, de ce que je vis, des personnes que je vais découvrir et des histoires qu’elles vont pouvoir me raconter. Ça peut parfois être un peu obsessionnel.
Je travaille par étape, au départ des recherches historiques, iconographiques ou auprès des gens, mais je vais très vite vers l’image, le dessin ou la photographie. Ces images, j’essaie ensuite de leur donner un nouveau statut, les rendre manipulées ou manipulables, sculpturales ou textiles.
Comment cohabites-tu avec ta folie ?
Je cohabite avec un jour sur deux.
Un livre, un film, un podcast avec lesquels tu arriveras peut-être en résidence au 3 bis f ?
Un podcast sur France Culture : « Textiles, une histoire étoffée ». C’est en quatre épisodes qui traitent tous de l’histoire d’un tissu en particulier. Le dernier parle du Wax, ce tissu très populaire en Afrique de l’Ouest. On apprend son histoire, d’où il vient, ce qu’il raconte en tant que matière, en tant que vêtement et en tant que marchandise.
